FeminisTech #8

L’espace public n’est pas neutre (non sans blague)

Comme le disaient déjà deux articles qui datent d’une bonne décennie mais que j’ai vu passer récemment sur Mastodon : les filles sont les grandes oubliées des loisirs publics et la ville est conçue pour les hommes et les automobilistes. Pas grand chose n’a changé depuis cette époque. Il suffit de se balader et de regarder qui s’active aux agrès en extérieur (ou qui vous mate et vous balance des remarques si vous essayez de vous en servir, vous), qui occupe les terrains de sport en plein air, qui fonce comme un dératé sur la piste cyclable en hurlant "GAUUUUCHE" aux misérables piéton·nes qui osent s’y trouver - alors que la piste est censée pouvoir être utilisée également par les personnes non montées sur deux roues (oui, ça sent l’expérience vécue pas plus tard qu’hier).

On ne sera donc guère surpris·e d’apprendre que pour se protéger, pour survivre, les femmes qui se retrouvent « à la rue », à littéralement habiter l’espace public, doivent se rendre invisibles. En conséquence de quoi, elles ne se trouvent même pas comptabilisées lors des recensements :

En Gironde, plus de 12 000 personnes sont privées de domicile. Mais dans les recensements bordelais, les femmes restent quasi absentes. Pas parce qu’elles ne sont pas là. Parce qu’elles se cachent pour survivre.

Et pour ce qui est des femmes exilées, c’est bien souvent la double peine qui les attend face à la « puissance publique », une fois arrivées en France :

Elles ont quitté leur pays pour échapper aux violences conjugales, aux mutilations sexuelles, aux persécutions politiques ou religieuses. Mais une fois en France, les femmes exilées se heurtent à une autre forme de brutalité : celle des maltraitances administratives, du manque de formation des agents et magistrats, et d’un accès entravé aux soins.

L’espace médiatique n’est pas neutre non plus (oh bah ça alors)

Parce que l’espace médiatique fait partie de l’espace public, il est également accaparé, gardé par les dominants. Et avec la montée de l’extrême-droite, ça commence à se voir même par des personnes qui jusqu’à présent ne comprenaient pas vraiment où était le problème (genre les mecs blancs csp+).

Lorsque les populations concernées étaient les femmes ou les populations racisées, il n’y avait pas de quoi en faire tout un plat. À présent que ce sont à des mecs blancs bien sous tout rapport qu’on fait le coup de réécrire totalement l’histoire, rendre les victimes coupables, victimiser les agresseurs, le tout sous le sourire complice d’animateurices (on n’ose même plus dire journalistes) de médias appartenant à des milliardaires faisant le lit de l’extrême-droite, peut-être éprouveront-ils un peu plus d’empathie (on peut toujours rêver) face à l’expérience des femmes qu’on a, de tout temps, accusées de tous les maux, de toutes les perversions, de toutes les folies pour protéger leurs agresseurs (au masculin non neutre). Il y a un très bon podcast à écouter à ce propos, c’est En a-t-on vraiment fini avec l’hystérie ? (Spoiler : non). L’hystérie est un moyen de répression des femmes qui est encore actif de nos jours. Même si on n’enferme plus les femmes comme auparavant (intéressez-vous à Théroigne de Méricourt, dont le cerveau a été autopsié pour comprendre d’où lui venait cette folie de la politique... intéressez-vous à la femme de Francis Scott Fitzgerald, internée par son mari lorsqu’elle s’est mise en tête d’écrire à son tour ; et retenez que les placeurs en asile sont très souvent les agresseurs) il est encore fréquent de les accuser d’« hystérie » dès qu’elles haussent un peu trop le ton. Alors les femmes se réfrènent, n’osent pas trop l’ouvrir, de peur qu’on les accuse de ne pas savoir se tenir. Parce que c’est une situation perdante-perdante. Si, à force d’être agressée, de ne pas être entendue, on perd le contrôle ne serait-ce qu’une fois, l’agresseur en profitera pour se positionner en victime.

C’est pour cela aussi, qu’il y a toujours beaucoup plus d’hommes que de femmes, qui prennent la parole dans l’espace public : parce que leur parole est moins souvent remise en cause, parce qu’ils ne risquent pas d’être accusés d’hystérie (un homme, ça se met juste en colère), parce qu’ils sont bien plus souvent soutenus par leurs pairs (les autres mecs) (en patriarcat, on formate les femmes pour qu’elles ne soutiennent pas leurs consœurs mais restent derrière les agresseurs). Quoi d’étonnant alors que les hommes fassent montre de plus d’assurance, aient plus tendance à accepter (ou à se proposer, ou à se faire proposer par leurs potes) d’aller parler à la radio, à la télé, aux tables rondes, aux conférences ? Non seulement on a plus tendance à les inviter (oui je sais, ça commence à évoluer, il y a des structures et des personnes qui font des efforts en ce sens) mais une fois sur place, on a moins tendance à les contredire, leur couper la parole (on a beau parler moins, on a toujours l’impression qu’on parle trop), les juger sur leur apparence ou leur timbre de voix au lieu d’écouter ce qu’ils disent. Et on pardonnera bien plus à un mec de ne pas être intéressant qu’à une meuf (mais pourquoi on l’a invitée, celle-là ? Ça doit encore être une histoire de quotas) ce qui fait pas mal hésiter aussi à se proposer pour intervenir, surtout s’il s’agit d’intervenir dans un domaine pas pile dans son domaine d’expertise. Parce qu’on vous attendra toujours au tournant, même inconsciemment (le formatage patriarcal est systémique et concerne tous les sexes/genres).

Pourtant, je dis généralement oui quand on me propose quelque chose (sauf si c’est vraiment en dehors de mon domaine de compétence : je ne suis pas kamikaze non plus). Parce que je suis un peu bizarre. Parce que ça m’entraîne. Parce que ça fait toujours un mec de moins à prendre la parole. Parce que j’ai sans doute moi aussi quelques trucs intéressants à dire (quelle prétention) ! Et puis, dans nos milieux de wokes queers libristes gauchistes, la situation est tout de même moins problématique qu’ailleurs. Sauf peut-être du côté des deux-trois pénibles qui souhaiteraient que je disparaisse du paysage (désolée, ça ne va pas être possible 🤪), qui m’ont bannie officiellement de tout ce qu’ils pouvaient il y a deux ans (je ne suis pas la seule dans ce cas, même si je suis la seule à le dénoncer publiquement) et dont l’omerta officieuse dure depuis bien plus longtemps, ce qui fait qu’on n’entendra jamais mon témoignage sur une certaine radio d’asso soi-disant inclusive et bienveillante mais dont il ne faut jamais ô grand jamais critiquer les Grands Ordonnateurs sous peine d’être censuré·e à vie. Heureusement, il y a beaucoup d’autres moyens de promouvoir le Libre et en ce qui me concerne, je n’ai pas non plus envie de contribuer à la visibilité d’une structure à la gouvernance problématique (puisqu’ici aussi, on préfère soutenir les agresseurs plutôt que les victimes) en venant causer à leur radio.

L’IA non plus, ne serait pas neutre ??? (mais quelle surprise)

L’« IA » se serait retournée contre les femmes ou progresserait au dépens des femmes, la bonne blague.

Ces technos ont été réfléchies, construites, dès le départ, par des mecs qui ne pensaient pas aux femmes - ou plus exactement, qui n’y pensaient qu’en tant qu’objet sexuel (variante : esclave domestique), qui n’y ont jamais pensé en tant que véritables sujets. L’« IA » n’est pas une technique ni même un ensemble de techniques, mais un projet, élaboré par des mâles et pour des mâles. Véhiculant une idéologie masculiniste, libertarienne, transhumaniste, eugéniste, fascisante. Comme le disent très bien Ingeborg Glimmer et Hagen Blix dans ce billet que je recommande vivement :

The problem with AI isn’t hype. The problem is who and what it’s useful for.

Et la réponse est invariablement la même : who ? des mecs. Riches (très). What it’s useful for ? conserver le pouvoir.

Faire perdre le sens de la réalité, faire perdre les repères, l’IA est super efficace en termes de gaslighting (ainsi que de mansplaining as a service - mecsplication en tant que service, en référence à SAAS, software as a service) à l’échelle planétaire. C’est donc un parfait outil pour fascistes mascus :

Fascism, meanwhile, is committed to a play of power and aesthetics that regards a desire for truthfulness as an admission of weakness. It loves a bullshit generator, because it cannot conceive of a debate as anything but a fight for power, a means to win an audience and a following, but never a social process aimed at deliberation, emancipation, or progress towards truth.

Par le fait même que les systèmes à base d’« IA » commettent des erreurs, ils sont également parfaits pour susciter la terreur chez les personnes soumises à leurs alea (typiquement, à peu près tout le monde actuellement aux États-Unis ; mais aussi toustes celleux visées par les nouvelles armes nourries à l’« IA ») : l’« IA », c’est la techno rêvée des Caligulas modernes (Trump, Thiel, Musk...).

C’est aussi un excellent prétexte pour contraindre les travailleureuses à des salaires toujours plus bas - c’est ça ou on te remplace par l’« IA », et puis, ton job n’est pas si important puisque tu deviens contrôleureuse d’« IA » au lieu de créateurice (ceci dit, pour certains, ce n’est pas franchement une perte). Et bien sûr, l’« IA » entraînée peut contrôler à son tour - c’est même sans doute le véritable but.

Bref, on aurait toujours autant besoin du féminisme ???

Gif montrant Desproges faisant le battant de pendule et disant Étonnant... non ?

On apprend par ici que pour la première fois, un bébé britannique est né grâce à un utérus transplanté, provenant d’une femme qui en a fait le don à une autre femme qui n’en avait pas.

Oui, parce que voyez-vous, des femmes qui naissent sans utérus, ça existe :

Bell was born without a womb and doesn’t have periods but does have normal ovaries - a condition called MRKH syndrome, which affects one in every 5,000 women in the UK.

Une « femme » sur 5000 ! Vous avez bien lu. Ce « syndrome » est une forme d’intersexuation et concerne, d’après Wikipédia, environ une naissance « féminine » (puisqu’il faut bien ranger les personnes dans des cases ; je précise que je ne suis pas en train de remettre en cause leur genre, j’imagine que la plupart se sentent/pensent « femmes », je dis juste qu’on ne leur a pas donné le choix, qu’on n’a même pas dû leur dire qu’il n’y avait pas que deux cases dans le nuancier sexe/genre) sur 4000 dans le monde (il y a combien de « femmes » dans le monde ? Si on dit environ la moitié, ça fait dans les 4 milliards. Divisé par 4000 ça fait... Un million. UN MILLION DE « FEMMES » NAISSENT SANS UTÉRUS ET LE VIVENT TRÈS BIEN (enfin le vivraient probalement très bien si on ne leur rabâchait pas jour et nuit que leur but suprême est de faire des enfants - alors que là - mandieu - elles peuvent BAISER AUTANT QU’ELLES VEULENT ELLES NE TOMBERONT PAS ENCEINTES, hiiiiiiiiiiiiiiiii). On apprend sur la même page que les personnes « souffrant » de ce syndrome n’ont pas de règles : Cette aménorrhée primaire ne s’accompagne classiquement d’aucune douleur (NON SANS BLAGUE) et il est ajouté que Le vagin peut être peu développé ou absent, rendant la pénétration vaginale difficile et douloureuse, ou impossible (IL N’Y A VRAIMENT QUE ÇA QUI VOUS INTÉRESSE, LES MECS).

Si vous ne connaissez pas le sujet des personnes intersexes, je vous conseille de lire les travaux d’Anne Fausto-Sterling. Sachez que cela concerne dans les 1,7% des naissances, soit, sur une population de 8 milliards de personnes, potentiellement 136 millions de personnes. Qu’on a rangées de force dans les cases homme/femme. Souvent en les mutilant, à la naissance ou plus tard. Oui, encore aujourd’hui, en France. Pour que le patriarcat ne tremble pas trop sur ses bases. C’est gerbant.

Puisqu’on parle de choses qui fâchent, sachez aussi que le Planning familial alerte actuellement sur une offensive internationale contre l’éducation à la sexualité à travers l’Europe :

Le rapport met en lumière un réseau d’organisations qui utilisent les mêmes mécanismes que pour s’attaquer au droit à l’avortement.

Parce que voyez-vous, il ne faudrait pas que les petites filles (ou les petits garçons) en sachent trop. Cela pourrait être dangereux pour le réarmement démographique cher à nos va-t-en guerre.

Et n’oublions jamais que pour les soi-disants pro-life, les anti-avortement, la vie des femmes n’a aucune importance. Il y a même une loi actuellement en débat au Tennessee qui propose de tuer les femmes qui se feraient avorter.

Pour terminer, j’aimerais reparler du podcast Les Répondeuses (1977-1984). Des féministes au bout du fil parce que je l’ai mis en vitesse dans le dernier FeminisTech et je voudrais insister un peu plus dessus. Il faut l’écouter pour comprendre les enjeux de l’époque - et à quel point les luttes féministes ont permis des avancées qu’il s’agit à présent de conserver, car rien n’est jamais vraiment gagné en patriarcat. En particulier, cette femme qui évoque le traitement de la question du cancer de l’utérus par les médias - où en gros, si tu te retrouvais avec le cancer, c’est que t’étais trop allée voir ailleurs, t’avais trop couché (et pas du tout, que tu avais dû subir des avortements clandestins dans de très mauvaises conditions parce que ton pays t’interdisait d’avorter). Et je vous passe les messages d’injures des mecs sur ce proto-réseau social d’avant les internets. Il y a des choses qui n’ont pas beaucoup changé.

Poursuivons la lutte, bouffons un mascu à tous les repas.

(comment ça, « c’est pas vegan » 😅)



Publié le 27/02/2026
Dernière édition le 27/02/2026